Journaliste, ancien correspondant à New York pour Bloomberg puis à Sud-Ouest, Étienne Millien dirige depuis 2019 l'APEM, l'Association pour l'éducation aux médias, qui coordonne les actions EMI des éditeurs de presse français. Dans un contexte où le financement public de l'EMI se réduit, où aucun texte de loi n'est encore en vigueur et où la défiance envers les médias ne cesse de croître, il est venu nous parler de ce que l'APEM fait, de ce qu'elle prépare, et de ce qu'il faudrait faire, selon lui, pour faire évoluer les choses. Il est l'invité de ce nouveau numéro des Entretiens Pelapelaka.
C'est à quelques semaines des Rencontres de l'APEM, prévues le 17 juin prochain à Paris, qu'Étienne Millien nous a accordé cet entretien. L'occasion pour lui de rappeler les missions de l'APEM, de communiquer autour de cet événement d'importance qui aura lieu dans un peu plus de deux semaines, mais aussi de faire un état des lieux de la situation de l'EMI en France. De la situation de l'éducation aux médias et à l'information, il en sera question lors des rencontres de l'APEM. Sont attendus notamment : la présidente de Pass Culture mais également des représentants du gouvernement. Deux tables rondes sont au programme. La première porte sur l'évolution de l'éducation aux médias dans un contexte de contrainte budgétaire et d'absence de cadre législatif. La seconde pose une question : l'éducation aux médias est-elle soluble dans la culture numérique ? « Moi, je crois qu'elle a une nature différente, exceptionnelle. Auquel cas, il faut lui donner un cadre pour s'exprimer. » La journée se conclura par la remise du prix APEM récompensant la meilleure initiative EMI portée par un éditeur de presse.
Un mal profond
À moins d'un an des élections présidentielles, la question de l'avenir de l'EMI se pose. Les États généraux de l'information avaient fait du renforcement de l'éducation aux médias une priorité. À ce jour, aucune transposition législative n'a suivi. « On n'a toujours pas de texte de loi. Il reste un an de gouvernement, un Parlement très fragile. » C'est pourquoi l'APEM a choisi d'inviter directement les décideurs politiques à ses Rencontres du 17 juin. Pour Étienne Millien, au-delà du vide législatif, le mal est plus profond. Depuis dix ans, le discours public autour de l'information s'est construit sur la peur. « On a répété pendant des années : attention, faites gaffe, il y a des dangers. Mais on n'a pas du tout insisté sur : informez-vous, c'est important, c'est essentiel pour la démocratie. » Fake news, ingérences étrangères, intelligence artificielle : à chaque nouveau sujet, le même réflexe. « On voit Viginum partout. Ça m'inquiète un peu au fond que dans le discours public, les militaires, les policiers soient ceux qu'on entend le plus lorsqu'on parle d'information ; c'est quand même assez inquiétant, voire antinomique avec l'encadrement constitutionnel de la liberté de la presse. » Sur l'intelligence artificielle, ce qui l'inquiète, c'est moins la technologie que la méconnaissance de ses enjeux réels. « Je pense qu'il y a très peu de Français qui ont conscience de ce qu'ils abandonnent en termes de liberté de choix lorsqu'ils s'en remettent à ChatGPT pour savoir comment organiser leurs vacances en Bretagne. Alors qu'en allant fouiller un petit peu les sites d'offices de tourisme, les journaux locaux, on trouve plein d'infos hyper intéressantes. »
Quant aux discours anti-médias qui se propagent de plus en plus, il rappelle que « ce sont quand même des journaux qui ont permis d'éviter d'avoir un Premier ministre qui trichait avec l'argent public comme président de la République. Les journalistes sont encore utiles, voire essentiels. » Et de souligner la richesse du paysage médiatique français. « De Blast à l'Opinion, il y a une richesse gigantesque. Personne n'est forcé à lire tel ou tel journal, à regarder telle ou telle chaîne de télé. Le but du jeu, c'est de montrer à chacun le pouvoir qu'il a et la responsabilité qu'il a aussi à choisir comment s'informer. »
Des réponses concrètes dans un contexte contraint
Pour l'EMI, une autre problématique, c'est la baisse des financements du Pass Culture. Alors que les éditeurs de presse ont longtemps financé leurs actions sur leurs propres deniers, le Pass Culture leur avait offert une bouffée d'air. Mais le mode de calcul a changé : les sommes sont désormais calculées sur l'ensemble des élèves en France, ce qui réduit mécaniquement l'enveloppe disponible par classe. « C'était gratuit, entièrement gratuit. Ce sont des entreprises qui vont mal, qui perdent de l'argent... Le Pass Culture leur avait donné une bulle d'air. » Étienne Millien est lucide. « Il ne faut pas rester les bras croisés en attendant que l'argent revienne. Il ne reviendra pas. Pas tout de suite, en tout cas, pas comme ça. » C'est pourquoi l'APEM travaille à la création d'un fonds de dotation destiné à collecter des financements privés auprès d'entreprises engagées dans la RSE. « On est convaincu que les positionnements des marques aujourd'hui sur les valeurs peuvent se matérialiser par un engagement à caractère démocratique autour des notions d'information. » Le premier appel à projets pourrait être lancé dès septembre 2026, avec des projets à court, moyen et long terme. Une attention particulière sera portée aux territoires les moins bien desservis, et notamment aux outre-mer. « Les territoires ultramarins sont très mal desservis sur l'éducation aux médias. Vu la quantité d'habitants et le nombre de projets qu'il y a, c'est largement insuffisant. »
En parallèle, l'APEM continue de développer ses outils. Parcours Média accompagne les stagiaires de troisième et seconde dans les entreprises de presse, une version adulte étant déjà en préparation. L'Actu en débat permet de créer des débats d'actualité à partir de sources journalistiques fiables. Une formation sur l'intelligence artificielle en EMI a également été lancée cette année. « Notre rôle, c'est d'aider tout le monde à comprendre que les médias d'information, c'est une richesse qu'il ne faut pas abandonner. »
Retrouvez l'entretien complet sur la page YouTube de L'Effet Pelapelaka : https://youtu.be/sT-gPUlOepg